| “Prendre
Soin de l’Être”, Philon et les Thérapeutes
d’Alexandrie
Jean-Yves
Leloup (Editions Albin Michel 1993 ; format poche collection
Spiritualités Vivantes n°165
Philon
d’Alexandrie, juif de culture hellénistique contemporain
du Christ, se fait le chantre d’une communauté qui se caractérise
par son hospitalité et son attention à l’Être
dans toutes ses dimensions : corps, âme, esprit.
Les
Thérapeutes d’Alexandrie, par cette vision globale
de l’Homme, préfigure déjà les psychologies
contemporaines ouvertes aux domaines du corps et de la spiritualité.
Extraits
du texte :
Richesse
“Ceux
qui deviennent Thérapeutes ne le font ni par coutume ni à
l’exhortation ou sollicitation d’autrui, mais dans un élan
d’amour divin… (p. 32). Leur désir d’immortalité
et de vie bienheureuse leur faisant croire qu’ils ont déjà
terminé leur vie mortelle, ils donnent leurs biens à leurs
fils, à leurs filles ou à leurs proches : de propos délibéré,
il les font hériter par avance ; ceux qui n’ont pas de
famille laissent tout à leurs compagnons, à leurs amis.
Ceux qui ont saisi la richesse de la vision spirituelle abandonnent
la richesse aveugle à ceux dont l’intelligence est encore
aveuglée … (p. 33). Car on perd du temps à l’administration
de ses biens et de sa fortune. Or il est bon d’épargner
son temps et le médecin Hippocrate l’a dit : “Courte
est la vie, longue est la science”.
A mon avis,
c’est aussi ce que laisse aussi entendre Homère dans l’Iliade
… : viser l’égalité, imposer des limites aux
possessions naturelles, cela est bien supérieur à ce qu’une
vaine opinion considère comme de la richesse (p. 34).
Habitations
Les Thérapeutes
fondent leurs établissements en dehors des murs, dans des jardins
ou des lieux écartés, recherchant la solitude, non par
misanthropie farouche et délibérée mais parce qu’ils
savent qu’il est inutile et nuisible de se mêler à
des gens de caractère dissemblable… (p. 35).
Soins
de l’âme et du corps
La maîtrise
de soi ou tempérance est pour eux le fondement sur lequel ils
édifient les autres vertus de l’âme… (p. 39).
Le septième jour est tout à fait saint pour eux. C’est
un jour de grande fête et ils jugent dignes d’exceptionnelles
marques d’honneur. Ce jour-là, après avoir pris
soin de leur âme, c’est le corps qu’ils massent avec
de l’huile pour le détendre, comme on fait avec un animal
après un dur labeur.
Ils ne mangent
rien de coûteux, mais du pain assaisonné de sel…
leur boisson est de l’eau de source… fuyant la satiété
comme un insidieux ennemi de l’âme aussi bien que du corps
… (p. 40)”.
Extraits
du commentaire :
“…
Le Thérapeute prend soin de ce souffle qui informe le corps.
Guérir quelqu’un c’est le faire respirer : mettre
son souffle au large (sens du mot salut en hébreu) et observer
toutes les tensions, les blocages et fermetures qui empêchent
la libre circulation du souffle, c’est-à-dire l’épanouissement
de l’âme dans un corps. Le rôle du Thérapeute
sera de dénouer ces nœuds de l’âme… (p.
61)
La thérapeutique
qu’ils proposent n’est pas une technique particulière,
mais un ensemble d’attitudes, d’actes et de gestes structurants.
C’est un art de vivre en solitude et en communauté, simple
et joyeux, … (p. 114)
Pour les
Thérapeutes les malades ne sont pas des patients mais des hôtes
qu’ils respectent non seulement dans leur humanité mais
aussi dans la présence mystérieuse qui les habite. Leurs
paroles incertaines sont l’écho lointain du Logos dont
le Thérapeute doit discerner et dégager la voix étouffée.
Il a conscience de recevoir davantage qu’il ne donne. Il donne
de son espace, de son temps, de son attention. Il reçoit une
fécondité spirituelle… (p. 118)”.
Extraits
de l’Épilogue :
“…
On trouve aujourd’hui de nombreux instituts spécialisés
dans les soins du corps du malade, du psychisme perturbé ou de
l’esprit en quête, mais bien peu considèrent l’homme
dans son entièreté. Médecine, psychologie et spiritualité
sont devenues des domaines séparés qui développent
parfois plus qu’ils ne guérissent la fragmentation de l’homme.
Les thérapeutes
ne vivaient ni dans un hôpital ni dans un monastère et
pourtant on pouvait y trouver les soins que ces deux termes impliquent.
Peut-être leur mode de vie étaient –ils plus proche
de ce que les anciens Chinois appelaient un observatoire. Un lieu d’observation
et d’écoute du Sens que la Vie pourrait prendre à
un moment donné dans une histoire particulière.
On remarquera
néanmoins aujourd’hui un certain retour de l’esprit
des Thérapeutes et la création d’instituts qui respectent
l’homme et prennent soin de lui dans son entièreté….
A côté
de l’ordre des médecins, l’ordre des Thérapeutes
reste à créer. Il rappellerait les exigences d’une
approche multidimensionnelle de l’être humain et favoriserait
une pratique moins fragmentée c’est-à-dire moins
sectaire de la médecine, de la psychologie et de la spiritualité.
On ne saurait espérer un monde meilleur sans une révision
des présupposés anthropologiques de nos méthodes
de soins. Un monde meilleur appelle une meilleure anthropologie... Rendre
à l’homme son corps manquant et sa parole perdue : Prendre
soin de l’Être. (p. 125-126)”. |